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Article paru dans le journal Libération du mardi 21 novembre 2006
Par Gyslain DI CARO
Voici à présent près de deux mois que Robert Redeker vit en état de détention, demeurant cloîtré, volets fermés dans un endroit tenu secret, sans pouvoir
mettre le nez dehors. Quel bilan de ces deux mois ? Beaucoup de débats, de prises de positions, pour souvent dire à peu près la même chose : la condamnation à mort de Robert Redeker est
inadmissible mais ses propos le sont tout autant. Cela laisse un goût d'amertume. D'autres, comme le président du Mrap, n'ont pas hésité à comparer Robert Redeker à Ben Laden, meurtrier et
terroriste international qui a sur les mains le sang de milliers de personnes. Au-delà de ces propos obscènes, il demeure insupportable d'entendre ici et là cette opinion commune qui
consiste à mettre sur la même balance, d'un côté, les propos du philosophe, de l'autre, l'extrémisme dont il est victime. Comme si finalement tout cela s'équilibrait, que l'un dans l'autre,
justice était finalement rendue, qu'il s'agissait d'une querelle aux extrêmes dont l'on entend se situer bien loin, telle une guerre des gangs plutôt bénéfique.
Mais cette position est insupportable : non, Robert Redeker n'a pas que ce qu'il mérite ! Avec de telles positions, les extrémistes ont gagné d'avance. Sur le plan personnel, Redeker est
fondamentalement un républicain laïc, voire à tendance marxiste. Il est ouvert aux autres et curieux de son prochain. Il est ainsi capable de critiquer les dangers de l'Internet tout en le
maîtrisant parfaitement et en prônant son usage au quotidien. Il peut aussi condamner les actions des militants antipub tout en dénonçant les excès odieux du capitalisme. Il est encore
l'auteur du livre extrêmement critique, le Sport contre les peuples, alors qu'il est lui-même ancien coureur cycliste. En définitive, Robert Redeker est tout simplement un penseur, qui à ce
titre est capable de dire deux choses en même temps. Quiconque aura eu l'occasion de lire ses innombrables articles dans les Temps modernes aura pu s'en convaincre. Or l'auteur du propos
est un élément du propos.
Mais le philosophe vit mal son époque, dont il voit prendre depuis quelques années de si mauvais travers. Il aura donc voulu s'insurger contre les menaces adressées au pape après lecture
d'un texte vieux de neuf siècles. Comment ce philosophe qui a «mal au monde» devait-il réagir ? Fallait-il une fois encore, comme beaucoup le pensent, «calmer le jeu» ? Et jusqu'à quand ?
Robert Redeker a préféré enfoncer le clou, tant le spectacle de la complaisance du «monde libre» lui était insupportable. Or le moment du propos est un élément du propos.
Il aura fallu que l'Europe renonce à une part énorme de sa liberté d'expression pour que les propos du pape aient suscité tant de débats. Robert Redeker aura voulu par son geste replacer la
liberté d'expression au rang qu'elle mérite, c'est-à-dire à un très haut niveau, là où l'on choque, là où l'on provoque ! Car la forme du propos est un élément du propos.
L'attitude de Robert Redeker doit nous faire prendre conscience de tout ce que l'on a finalement cédé sans trop s'en rendre compte aux adversaires des libertés les plus essentielles. Il
nous fait réaliser que la liberté d'expression °© préliminaire fondateur de toute démocratie Ñ est quasiment virtuelle à présent tant elle est édulcorée. Cette nouvelle conception de la
liberté d'expression est aujourd'hui largement diffusée en Europe. Rappelons que le Conseil de l'islam, l'une des principales instances représentatives des musulmans d'Allemagne, a salué le
choix des organisateurs de déprogrammer un opéra de Mozart.
Certes, en dressant un tel portrait de l'islam, Robert Redeker est allé très loin, et l'on peut ne pas être d'accord, mais c'était après tout son droit ! En prêtant ainsi le flanc, il nous
rappelle que la liberté d'expression ne saurait se concevoir à dose homéopathique. Mais, ce faisant, il s'est condamné, sinon à mort, du moins à une existence incertaine faite d'errance,
tel un réfugié politique en son propre pays. À ce titre, nous sommes tous aujourd'hui comptables de la vie de Robert Redeker.
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Quel chemin parcouru depuis Cesare Lombroso (1835-1909) ? Tout en analysant le phénomène criminel de son XIXe siècle, ce criminologue affirmait pouvoir identifier physiquement le profil type du criminel : front bas, regard dur, pommettes saillantes, mâchoire développée, insensibilité à la douleur, daltonisme. Qu'en est-il aujourd'hui ?
«La crédibilité de l'enfant est totale. L'agresseur oppose une dénégation farouche face aux accusations portées. Sa personnalité est celle d'un homme psychorigide et fruste qui met en avant une souffrance somatique associée à un vécu de complot. C'est un homme carencé qui se vit comme une victime. Sa responsabilité pénale est entière.» Au risque de surprendre, parmi les lecteurs non initiés, il ne s'agit aucunement de morceaux choisis tirés de la thèse de doctorat de Céline, ni même de phrases prélevées du synopsis d'un épisode de la série Urgences. Il s'agit de ce que l'on peut lire dans le rapport d'un expert médico-psychologique près la Cour de cassation.
Dans ce dossier, l'accusé clamait son innocence. Mais il mentait, puisque le médecin expert l'avait scientifiquement démontré. La prétendue victime ne s'est jamais rétractée. Parole du monsieur contre parole de l'enfant. Rien d'autre au dossier... hormis l'analyse de l'expert. Mais enfin, maître, il y a quand même le rapport de l'expert ! avait clamé le juge, interrompant l'avocat dans sa plaidoirie. «La crédibilité de l'enfant est totale.» Combien de fois la phrase aura-t-elle retenti dans l'esprit des magistrats chargés de l'affaire ? Le prévenu a été déclaré coupable et condamné. Coupable, il l'était sûrement. Du moins à en croire l'expert, dont l'état actuel de la science permettrait, semble-t-il, d'«épingler» si précisément une personne humaine ! En somme, le prévenu était scientifiquement une crapule ! Cela ne se discute pas ; on ne se dresse pas contre la science. Et, finalement, il n'y peut rien notre expert, puisqu'il ne fait qu'une démonstration scientifique ordinaire, ce qui n'a rien à voir avec une opinion. La cour non plus n'y peut rien, puisque sa décision ne relève plus de sa conviction. Il ne lui reste donc qu'à déléguer son pouvoir de juger et entériner le rapport de l'expert, avec quelques retouches formelles ; «attendu que» devant chaque paragraphe. Et pourquoi pas demain un échange de papier à en tête : «Au nom du Peuple français», à la place de «Docteur X, expert près les tribunaux», vaut-il mieux dire «Au nom de la science» !
Après la fin du légalisme et de ses odieuses conséquences, une tendance scientiste semble avoir investi les tribunaux tel un succédané, un moyen de trancher dans un dossier tout en rejetant la responsabilité le plus loin possible de soi. Une version judiciaire inattendue de l'idéal saint-simonien. Les «victimes d'Outreau» et autre Patrick Dils en savent quelque chose. De la même manière, il faut s'en souvenir, le choix de libérer Patrick Henri n'était pas politique, dans la mesure où c'est une décision politique qui avait, à l'époque, créé une commission chargée de décider du sort du meurtrier, laquelle commission s'était elle-même fondée sur les rapports d'experts judiciaires. La responsabilité circula ainsi de main en main à la manière de la «patate chaude», avec, au final, une prise en charge providentielle du dossier par la science. Ainsi, à l'origine simple instrument de vérité, l'investigation scientifique a fini par prendre la part léonine dans le débat judiciaire, dont elle a peu à peu dépossédé les hommes de lois !
Le propos n'est pas de condamner le recours à l'expertise. Elle s'avère fort utile à condition d'être appréhendée comme telle. Sur le plan procédural, en effet, l'expert n'a pas en principe la possibilité de qualifier juridiquement des faits, ni d'émettre un avis qui ne serait pas scientifique ou technique. Le danger réside dans un usage excessif de l'expertise, qui se pose alors comme un rempart afin de conférer à un tribunal ou une cour une sorte d'immunité catégorique.
Rappelons que, par bonheur, le corps judiciaire, à l'instar de la quasi-totalité de la classe politique, bannit l'idée d'une utilisation judiciaire des détecteurs de mensonges tel que cela existe dans certains Etats américains car la marge d'erreur de ces machines est possible . Mais la foi inconditionnelle dans la médecine légale, le quitus donné à l'Expert par le Juge, ne revient-il pas à préférer le pire au moins bon ? La marge d'erreur d'un psychiatre est-elle plus improbable que celle d'une machine ?
Il est temps que le juge réinvestisse le champ de sa fonction, qu'il ose avoir, au nom du Peuple français, une conviction, et ceci quand bien même son moindre doute devait profiter à l'accusé...!
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